« Etre journaliste après Charlie » à l'UNESCO

A l'Unesco, Paris

A la suite de l’attentat perpétré contre la rédaction de Charlie Hebdo, l’organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) a organisé à son siège ce matin un débat sur la sécurité des journalistes. Annick Girardin y était présente aux côtés d’Irina Bokova, directrice générale de l’Unesco, de Plantu et de plusieurs journalistes internationaux.

 
Madame la Directrice générale, Mesdames, Messieurs les Ambassadeurs, Monsieur Jean Plantureux, dit « Plantu », Mesdames, Messieurs,
Je voudrais en premier lieu, remercier l’UNESCO et sa Directrice Générale, Mme Bokova, d’avoir organisé cet événement « Être journaliste après Charlie », quelques jours à peine après les évènements tragiques que nous avons connus. Je la félicite pour sa réactivité et je la remercie d’y avoir associé le gouvernement français, que je représente ce matin, pour partager avec vous un moment de réflexion. Car après la tristesse, après le recueillement qui continue, après la démonstration inouïe de solidarité que nous avons connus, vient le temps de réfléchir et de construire l’après. Avec nos questions, nos espoirs, nos idées, et nos valeurs. Après la semaine et la journée historique de dimanche, il flotte dans l’air une chose impalpable, indescriptible, mais dont on sait intuitivement qu’elle sera féconde, à condition que l’on soit demain collectivement à la hauteur de l’intérêt général. C’est notre responsabilité collective et individuelle
Cette exigence, la classe politique la partage avec la classe journalistique. Nous devons nous tourner vers le monde, qui s’est tourné vers nous et nous a tendu la main. Nous devons rester ouverts, ouverts aux autres, Nous devons éviter le repli et la haine. Nous devons rester solidaires.
Comme l’a dit le Premier ministre hier, nous devons aux Français d’être vigilants quant aux mots que nous employons et à l’image que nous donnons. Nous devons être capables, collectivement, de garder les yeux rivés sur l’intérêt général. Etre à la hauteur, cela signifie ne pas diviser la nation, rassemblée autour de ses valeurs, prendre soin d’éviter l’amalgame, et préserver la cohésion sociale
Plus que jamais, cette solidarité doit s’exprimer concrètement. Elle doit contribuer à la réponse aux défis du terrorisme et de la radicalisation. Et d’abord en se tournant vers les jeunes, à qui il faut offrir un avenir et des perspectives, ici, ailleurs. Leurs aspirations sont simples, universelles !
 
Au niveau politique, Les mesures qui vont être adoptées dans les jours qui viennent seront nécessairement accompagnées de mesures complémentaires.
Je pense tout d’abord à l’éducation, et à la laïcité.
A l’heure ou notre société de l’information, sur les réseaux sociaux, les blogs, les forums, produit autant d’émetteurs que de récepteurs, notre jeunesse doit pouvoir disposer d’outils, de filtres, de clés de lecture pour hiérarchiser l’information.
L’éducation pour apprendre à analyser. Mais aussi l’éducation pour apprendre à vivre en société.
La laïcité, C’est un gage d’unité et de tolérance. La laïcité française n’est pas comprise partout dans le monde. C’est pourtant donner la possibilité à chaque individu de croire ou de ne pas croire, sans aucune ingérence de l’Etat, sans prosélytisme dans les lieux qui fondent notre pacte républicain, sans que les religions n’interfèrent dans les affaires politiques.  Nous continuerons à l’arborer avec fierté et à l’expliquer à nos enfants. Je cite Charlie Hebdo dans son édition de ce matin : « la laïcité seule permet, parce qu’elle prône l’universalisme des droits, l’exercice de l’égalité, de la liberté, de la fraternité » ». Plus que jamais dans le monde actuel, c’est une solution à la montée des extrémismes et des fanatismes. Il nous faut donc l’approfondir. Comme l’a annoncé ma collègue Najat Vallaud-Belkacem, des livrets de la laïcité vont être mis en place dans tous les établissements scolaires, la formation des enseignants aux faits religieux sera renforcée et un enseignement moral et civique sera dispensé dans toutes les classes dès la prochaine rentrée.
 
Il y a une semaine, dans les locaux de Charlie Hebdo, des journalistes, des caricaturistes, sont morts assassinés. Ce sont des martyrs, morts pour un idéal. Des martyrs de la liberté d’expression, de la liberté d’informer et de rire, de débattre et de critiquer.
Ils ne sont, hélas, pas les premiers journalistes à tomber pour cette cause. Bien avant la folie meurtrière qui s’est abattue sur la rédaction de Charlie Hebdo, les journalistes ont été victimes de violences et ont payé de leur vie le prix de la liberté d’expression. En 2014, ce sont 66 journalistes, 11 collaborateurs, et 19 citoyens-journalistes qui ont été tués, plus de 350 placés en détention, des milliers d’entre eux victimes de harcèlement, d’arrestations arbitraires, de législations liberticides. Nous avons tous encore en tête ces noms : Ghislaine Dupont, Claude Verdon, Camille Lepage, James Foley, Steven Sotloff. Ce qu’il faut préciser, hélas, c’est que 90% de ces crimes sont encore impunis et que jamais le monde n’a été plus menaçant pour les journalistes.
Le journaliste Georges Malbrunot, présent dans cette salle, a été kidnappé pendant plus de 120 jours en Irak. Ses ravisseurs réclamaient, justement, l’abrogation de la loi française sur les signes religieux dans les écoles publiques. 
Le métier de journaliste est dangereux, et la France œuvre pour la protection et la sécurité des professionnels de l’information, en temps de paix comme en temps de guerre. Elle apporte son appui aux journalistes en situation de risque dans des actions de formation, de coopération, de suivi et de plaidoyer, notamment avec l’ONG Reporters Sans Frontières et la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme. En Afrique et au Proche et Moyen Orient, la France participe ainsi au suivi de la liberté de la presse et à l’aide d’urgence aux journalistes en danger dans près de 40 pays.
Elle s’est mobilisée pour cette cause dans les enceintes internationales, à l’UNESCO, au Conseil de l’Europe, à l’Assemblée générale des Nations Unies, ou encore au Conseil des droits de l’Homme à Genève.
C’est à l’initiative de la France qu’une résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies a instauré, fin 2013, une journée internationale pour « la lutte contre l’impunité des crimes commis contre les journalistes », célébrée le 2 novembre en mémoire de l’assassinat des deux journalistes de RFI. C’est également à l’initiative de la France et de la Grèce, que le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté à l’unanimité le 23 décembre 2006 une résolution sur « la protection des civils dans les conflits armés », qui vise, pour la première fois, à prévenir les actes de violences à l’encontre des journalistes dans les guerres.
 
Dans le monde, un internaute sur trois n’a pas accès à un Internet libre et non restreint. A quoi sert donc la liberté d’expression si personne ne vous entend ? L’égalité d’expression et l’égalité d’accès à l’information, sont, de ce point de vue, intimement liés à la liberté d’expression.
Toujours avec Reporters sans frontières et Canal France International, la France fournit des formations de journalistes à la sécurité numérique et au contournement de la cybercensure. En déplacement en Birmanie il y a quelques semaines, j’ai pu constater à quel point ces formations dans les écoles de journalisme sont utiles à cette presse des pays en développement.
 
Vous le savez, la France défendra toujours une information libre, indépendante, corrosive, irrévérencieuse. Mais la France défen
d la liberté d’expression sans oublier la liberté de conviction et de croyance. Nous respectons la sensibilité des opinions partout dans le monde. Tout média a le droit de publier en France, dans le respect des lois. Chacun, s’il est heurté ou se sent lésé par une publication, telle qu’elle soit, a le droit et la possibilité de se tourner vers la justice pour faire respecter ses droits. Mais en aucun cas, on ne peut avoir recours à la violence.
A l’heure où les jeunes du monde entier, et notamment des pays du Sud, ont les yeux braqués sur nous, nous devons intensifier nos efforts, nos plaidoyers, nos soutiens.
Les dessins de presse font rire, réfléchir, édifient, et peuvent véhiculer des idées extrêmement puissantes dans un langage universel. En cela, les caricaturistes sont des sortes de fantassins de la démocratie. C’est tout le sens de l’association Cartooning For Peace fondée par le dessinateur Plantu, qui est ici. De nombreuses expositions de cette association trouvent refuge dans nos ambassades ou nos instituts. Je souhaite que cette initiative perdure.

Permettez-moi de conclure par ces quelques mots prononcés par le Premier ministre Manuel Valls hier devant la représentation nationale : « La meilleure des réponses au terrorisme qui veut précisément briser ce que nous sommes, c’est-à-dire une grande démocratie, c’est le droit, c’est la démocratie, c’est la liberté ».

Je vous remercie.